Chaque année, plus de 35 000 patients meurent en Europe à cause d’infections résistantes aux antibiotiques¹. L’impact sanitaire de cette « pandémie silencieuse » est comparable à celui de la tuberculose, de la grippe et du VIH/SIDA réunis.

[¹ Source : Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC)]

Qu’est-ce que l’antibiorésistance ?

L’antibiorésistance est un phénomène naturel au cours duquel les micro-organismes développent des mécanismes de défense contre les antibiotiques destinés à les tuer ou à inhiber leur croissance. Ces micro-organismes mutent pour survivre, devenant ainsi résistants aux traitements antibiotiques.

Lorsque l’usage des antibiotiques est excessif ou inapproprié, ce phénomène s’intensifie. Il concerne alors les domaines de la santé animale, humaine et environnementale – c’est pourquoi on parle d’approche One Health.

Que faire en pratique pour limiter l’antibiorésistance ?

L’Agence européenne du médicament (EMA) a publié en 2018 (rév. 2020) une classification des antibiotiques utilisés en médecine vétérinaire afin de promouvoir un usage raisonné. Voici les principales recommandations à connaître.

Règles générales :

  • Éviter les traitements prolongés non justifiés ou les posologies sous-dosées.
  • Éviter les traitements antibiotiques collectifs, sauf lorsqu’une administration individuelle n’est pas réalisable.
  • Choisir avec discernement la voie d’administration. Voici les différentes voies classées par ordre croissant d’impact sur le développement de résistance :
    1. Traitement topique individuel (ex. : collyres, gouttes auriculaires, crèmes cutanées)
    2. Traitement parentéral individuel (IV, SC, IM)
    3. Traitement oral individuel
    4. Traitement injecté en groupe
    5. Traitement oral en groupe (à éviter autant que possible)

Classification des antibiotiques selon l’EMA (A–B–C–D) :

Catégorie A – À éviter (Avoid)

Antibiotiques non autorisés en médecine vétérinaire en Europe. Utilisables uniquement dans des cas exceptionnels chez les animaux de compagnie. Ils ne doivent jamais être administrés aux animaux de rente. Ce sont des molécules de dernier recours.

Catégorie B – À restreindre (Restrict)

Antibiotiques critiques pour la médecine humaine. Leur usage vétérinaire doit être strictement limité et justifié par un antibiogramme prouvant leur efficacité. Ce sont des antibiotiques de troisième intention, à utiliser uniquement si les catégories C et D échouent.

Catégorie C – Avec précaution (Caution)

Médicaments utilisés en médecine humaine, disposant d’alternatives. Ils peuvent être utilisés si les antibiotiques de catégorie D sont inefficaces. Ce sont des molécules de deuxième intention.

Catégorie D – Avec prudence (Prudence)

Ce sont les molécules à privilégier en première intention, lorsque leur usage est cliniquement indiqué.

Quelques exemples de molécules par catégorie :

  • 1re intention (Catégorie D) : amoxicilline, ampicilline, sulfamides, benzylpénicilline, nitrofurantoïne, métronidazole, tétracyclines.
  • 2e intention (Catégorie C) : amoxicilline + acide clavulanique, ampicilline + sulbactam, céphalosporines de 1re et 2e génération (céfalotine, céfalexine, céfazoline), aminosides, macrolides, clindamycine.
  • 3e intention (Catégorie B) : céphalosporines de 3e et 4e génération (cefovecine, ceftriaxone, ceftazidime), quinolones (énrofloxacine, marbofloxacine, pradofloxacine), polymyxines (polymyxine B).
  • Dernier recours (Catégorie A) : carbapénèmes, vancomycine, fosfomycine, rifampicine.

Le rôle du propriétaire

  • Suivre rigoureusement les prescriptions du vétérinaire.
  • Ne jamais utiliser des antibiotiques restants d’un traitement précédent sans avis vétérinaire.
  • Ramener les médicaments non utilisés ou périmés à la pharmacie pour élimination.

Le rôle du vétérinaire

  • Prescrire les antibiotiques avec discernement, en respectant les recommandations nationales, et réaliser une culture bactérienne pour déterminer la sensibilité.
  • Privilégier, si possible, les traitements topiques aux traitements systémiques.
  • Appliquer strictement les mesures d’asepsie pour limiter les infections.
  • Éviter les traitements prolongés ou sous-dosés non justifiés.
  • Sensibiliser les propriétaires à l’impact de l’usage inapproprié des antibiotiques sur la santé publique et animale.
  • Savoir interpréter un antibiogramme pour choisir la molécule la plus adaptée. Plusieurs lignes directrices permettent d’étendre le choix des antibiotiques testés en fonction des critères de déductibilité et d’exclure certaines molécules en raison d’une résistance intrinsèque.

Déductibilité et résistance intrinsèque : de quoi parle-t-on ?

Règles de déductibilité

Certains antibiotiques représentent une classe ou sous-classe entière. Leur sensibilité peut donc être extrapolée à d’autres molécules similaires. Ces molécules dites « prototypes » permettent d’optimiser les tests et d’élargir les possibilités thérapeutiques tout en restant pertinents.

Quelques exemples :

Molécule prototype

Autres molécules représentées

BenzylpénicillineAmpicilline
AmpicillineAmoxicilline, céphalosporines de 1re génération
RifampicineRifaximine
Céfazoline/CéfalotineCéphalosporines de 1re génération
Céfotaxime/CeftiofurCéfopérazone, cefovecine

Résistance intrinsèque : un mécanisme naturel à connaître

Certaines bactéries présentent une résistance naturelle à des principes actifs spécifiques. Ce phénomène, appelé résistance intrinsèque, repose sur l’absence de cibles moléculaires nécessaires à l’action des antibiotiques, ou encore sur d’autres mécanismes physiologiques qui empêchent leur efficacité. Il ne s’agit donc pas d’une résistance acquise au fil du temps, mais bien d’une caractéristique innée de certaines espèces bactériennes.

La connaissance de ces résistances naturelles permet :

  • D’éviter l’utilisation d’antibiotiques inefficaces,
  • De rationaliser les demandes d’antibiogramme,
  • Et d’expliquer pourquoi certains antibiotiques ne sont pas testés systématiquement en laboratoire.

Voici quelques exemples de résistances intrinsèques connues chez des bactéries d’intérêt clinique :

  • Enterococcus spp. : résistants aux céphalosporines, à la clindamycine et aux sulfamides
  • Proteus spp. : résistants à la colistine, aux tétracyclines et à la nitrofurantoïne
  • Pseudomonas spp. : résistants à l’amoxicilline/acide clavulanique, au chloramphénicol et aux sulfamides

Un cadre réglementaire en évolution

Le Plan national de lutte contre l’antibiorésistance (PNCAR) 2022-2025 fournit des lignes directrices pour répondre à cette urgence sanitaire, en cohérence avec les stratégies de l’OMS et de l’Union Européenne. Il s’articule autour de quatre axes :

  1. Formation
  2. Information, communication et transparence
  3. Recherche et innovation
  4. Coopération nationale et internationale

Dans ce contexte, le Règlement (UE) 2024/1973, applicable à partir du 8 août 2026, précise les conditions d’utilisation dérogatoire des antimicrobiens dits “en cascade”. Il impose la réalisation d’un antibiogramme avant toute prescription de ces molécules (*), sauf en cas de nécessité clinique urgente, auquel cas l’utilisation peut être anticipée. Les résultats du test doivent alors permettre d’ajuster le traitement si nécessaire.

Cette approche vise à réserver les antibiotiques critiques (utilisés en médecine humaine) aux situations d’extrême nécessité, dans l’intérêt de la santé publique… et du patient vétérinaire, à qui l’on assure ainsi un traitement à la fois simple, ciblé et efficace.

Références :

Marta Medardo, DMV, spécialiste européenne EBVS en microbiologie vétérinaire (Dipl. ECVM), responsable du service de microbiologie MYLAV
Walter Bertazzolo, DMV, spécialiste européen EBVS en pathologie clinique vétérinaire (Dipl. ECVCP), directeur scientifique de MYLAV