Dans cet article, nous abordons un aspect fondamental de l’analyse du frottis sanguin : l’identification des caractéristiques morphologiques des principaux leucocytes (granulocytes neutrophiles, monocytes, lymphocytes), ainsi que la mise en évidence d’autres cellules nucléées circulantes, notamment des cellules non classifiables, des érythrocytes nucléés et des mastocytes.

GRANULOCYTES NEUTROPHILES EN BANDE – « LEFT SHIFT »

On parle de « left shift » ou déviation à gauche lorsqu’on observe dans le sang une augmentation de granulocytes neutrophiles non segmentés, donc immatures.
Les formes les plus fréquemment rencontrées sont les neutrophiles immatures (band cells). En présence de stimuli inflammatoires sévères, on peut également observer des stades de maturation plus précoces (ex. métamyélocytes, myélocytes).

On distingue classiquement :

  • Left shift régénératif :
    le nombre de neutrophiles immatures est inférieur à celui des neutrophiles segmentés, et l’on observe le plus souvent une neutrophilie.
  • Left shift dégénératif :
    le nombre de neutrophiles immatures est supérieur à celui des segmentés ; dans ce cas, on met plus volontiers en évidence une neutropénie ou un nombre de neutrophiles dans l’intervalle de référence.
    Ce profil hématologique est généralement associé à des processus inflammatoires plus graves et à un pronostic défavorable.
Figure 1. Sang périphérique, chat (40x) : présence de granulocytes neutrophiles immatures.

 

La présence exclusive de neutrophiles hyposegmentés sur un frottis sanguin peut être observée lors d’anomalie de Pelger-Huët, une affection héréditaire rare caractérisée par un défaut de maturation nucléaire entraînant une hyposegmentation des neutrophiles, mais aussi des éosinophiles et basophiles.

Cette anomalie est surtout décrite chez le chien, en particulier dans les races :
Berger Australien, Samoyède, Basenji, Cocker Spaniel, Border Collie, Foxhound, Bouvier Australien, Boston Terrier, Berger Allemand.

Les animaux hétérozygotes pour cette anomalie sont asymptomatiques (sans augmentation de la susceptibilité aux infections), car les neutrophiles ne présentent pas de défaut fonctionnel. La découverte est le plus souvent fortuite et dépourvue de signification clinique.

Il existe également des formes acquises (pseudo Pelger-Huët) dans lesquelles la majorité des granulocytes apparaît hyposegmentée, en lien avec une syndrome myélodysplasique, l’administration de certains médicaments modifiant la granulopoïèse, ou au cours de left shift dégénératifs sévères.

Figure 2. Sang périphérique, chien Berger Australien (40x) : neutrophiles présentant une hyposegmentation nucléaire (anomalie de Pelger-Huët).

 

GRANULOCYTES NEUTROPHILES À HYPERSEGMENTATION NUCLÉAIRE – « RIGHT SHIFT »

On parle de « right shift » ou déviation à droite lorsqu’on observe une prédominance nette de neutrophiles hypersegmentés (plus de 5 lobes nucléaires chez le chien et le chat).

Ces altérations sont liées à une durée de séjour prolongée en circulation, conduisant à un « vieillissement » des neutrophiles dans le sang périphérique. Elles peuvent être observées en cas de :

  • traitement par glucocorticoïdes,
  • hyperadrénocorticisme,
  • maladies inflammatoires chroniques,
  • processus myélodysplasiques,
  • leucémies myéloïdes.
Figure 3. Sang périphérique, cheval (40x) : hypersegmentation des neutrophiles dans le cadre d’une atteinte hépatique.

 

GRANULOCYTES NEUTROPHILES TOXIQUES

Le terme de « toxicité » neutrophilique, emprunté à la médecine humaine (décrit initialement chez des patients présentant endotoxémie et sepsis à bactéries Gram négatif), désigne la présence d’anomalies microscopiques des neutrophiles circulants, consécutives à des altérations structurales survenant au niveau de la moelle osseuse (ou d’autres sites d’hématopoïèse extra-médullaire) avant leur libération dans le sang.

Ces défauts de maturation sont rattachés à une granulopoïèse accélérée, c’est-à-dire à une production accrue associée à une réduction du temps de maturation, en réponse à une forte demande de l’organisme.

Les différents signes de toxicité observables sur un frottis sanguin coloré au Romanowsky concernent principalement le cytoplasme, et peuvent être décrits, par ordre croissant de gravité :

 

BASOPHILIE CYTOPLASMIQUE

Coloration plus bleu-azurée du cytoplasme, liée à la persistance de réticulum endoplasmique rugueux (RER) et de polyribosomes, qui ne devraient plus être présents dans les neutrophiles matures.

Si cette modification est observée uniquement chez les neutrophiles immatures, et non chez les segmentés, elle ne doit pas être interprétée comme un signe de toxicité, mais plutôt comme un reflet de l’immaturité de la cellule.

Figure 4. Sang périphérique, chien (100x) : neutrophiles immatures et un segmenté présentant une basophilie cytoplasmique accrue.

 

CORPS DE DÖHLE

Inclusions cytoplasmiques irrégulières, arrondies ou anguleuses, de coloration bleuâtre, de 0,5 à 2 µm de diamètre, correspondant à des amas lamellaires de RER persistants.

Chez le chat, à la différence du chien, leur présence isolée n’est pas toujours un signe de toxicité, si aucune autre anomalie n’est associée.

Figure 5. Sang périphérique, chien (100x) : neutrophile avec corps de Döhle (inclusions cytoplasmiques bleuâtres).

 

VACUOLISATIONS CYTOPLASMIQUES

Zones irrégulières, non limitées par une membrane, donnant au cytoplasme un aspect « mousseux », liées à la dispersion des organites et à la dégranulation des lysosomes dans un contexte d’atteinte de la membrane cellulaire.

Figure 6. Sang périphérique, chien (100x) : neutrophiles avec cytoplasme d’aspect mousseux.

 

ASYNCHRONIE MATURATIVE – SIGNES DE DYSPLASIE

Présence d’anomalies asynchrones au sein de la même cellule, reflétant des troubles de la granulopoïèse.
Exemples :

  • cytoplasme paraissant mature avec une chromatine nucléaire encore immature,
  • noyaux en anneau,
  • neutrophiles géants libérés trop précocement par la moelle (saut d’une division cellulaire), et donc de taille supérieure à un neutrophile normal.

Ces cellules géantes sont plus fréquemment observées chez le chat, décrites notamment dans le cadre de dyscrasie du Caniche, d’infection par le FeLV et lors de traitements chimiothérapeutiques.

Figure 7. Sang périphérique, chat (100x). À gauche : gigantisme cellulaire (flèche rouge). À droite : noyau en anneau.

 

GRANULES PRIMAIRES

Persistance, chez des neutrophiles matures ou immatures, de fines granulations magenta normalement visibles uniquement au stade promyélocyte.
Il s’agit d’une découverte très rare chez les animaux domestiques.

Ces altérations hématologiques sont le plus souvent associées à des inflammations systémiques (et plus rarement localisées), le plus souvent d’origine  bactérienne, mais pas exclusivement. Elles sont également décrites en cas de :

  • maladies virales (parvovirose, virus respiratoires félins),
  • anémie hémolytique à médiation immune,
  • coagulation intravasculaire disséminée chez le chien,
  • certains troubles métaboliques (insuffisance rénale aiguë, acidocétose diabétique, lipidose – particulièrement chez le chat).

Dans ces contextes, les signes de toxicité sont généralement moins marqués que lors d’un processus septique grave et aigu.

Chez le chien, des signes de toxicité neutrophilique sévère, surtout associés à une neutropénie, sont corrélés à une durée d’hospitalisation plus longue et à une mortalité plus élevée. À l’inverse, la résolution de la toxicité après traitement est interprétée comme un facteur pronostique favorable.

Chez le chat, les signes de toxicité sont également associés à un temps d’hospitalisation plus long, mais sans valeur pronostique négative démontrée.

Enfin, il est important de rappeler que certaines altérations cytoplasmiques des neutrophiles peuvent être artéfactuelles, en cas de délai prolongé entre le prélèvement et la préparation du frottis, notamment lors de contact prolongé avec l’EDTA : on peut observer des ponctuations basophiles et des vacuolisations à contours nets, pouvant mimer les signes de toxicité décrits ci-dessus.

 

MONOCYTES ACTIVÉS

Il s’agit de monocytes dont le cytoplasme apparaît plus basophile ou d’aspect plus mousseux, souvent en lien avec une monocytose. Leur présence peut être associée à des processus inflammatoires aigus ou chroniques, infectieux (ex. bactéries du genre Anaplasma spp, Ehrlichia canis, protozoaires tels que Babesia spp et Leishmania spp, infections fongiques) ou non infectieux (ex. maladies à médiation immune, nécrose).

Des altérations morphologiques marquées des monocytes, leur conférant un aspect « macrophagique », sont décrites dans des contextes :

  • d’inflammation sévère,
  • de nécrose,
  • de néoplasies d’origine histiocytaire ou d’autres types (ex. lymphome).

Les patients présentant ces caractéristiques hématologiques ont tendance à avoir un pronostic plus défavorable, en particulier lorsqu’une néoplasie est associée.

Figure 8. Frottis sanguin, chien (100x). Présence de monocytes activés dans un contexte d’infection à Babesia canis.

 

LYMPHOCYTES ACTIVÉS

Il s’agit le plus souvent de rares lymphocytes de taille moyenne à grande, caractérisés par :

  • un cytoplasme largement développé et intensément basophile,
  • parfois un halo clair périnucléaire (appareil de Golgi),
  • des anomalies nucléaires possibles (indentations, formes irrégulières, nucléoles apparents).

Ils peuvent être observés dans de nombreuses situations inflammatoires, particulièrement chez les animaux jeunes, fréquemment soumis à de nouveaux stimuli antigéniques.

Leur augmentation n’est pas spécifique d’un état pathologique particulier.
Il est toutefois important de prendre en compte leur nombre : s’il augmente dans un contexte clinique donné, un désordre lymphoprolifératif ne peut être complètement exclu.

Figure 9. Frottis sanguin, chien jeune. Lymphocyte réactif.

 

LYMPHOCYTES GRANULAIRES

Présence de lymphocytes de petite à moyenne taille présentant de fines granulations rosées dans le cytoplasme.

En nombre limité, ils ne sont pas spécifiques d’un processus pathologique particulier.

Chez le chien, en cas de lymphocytose dominée par des lymphocytes granulaires, il convient d’envisager une prolifération de lymphocytes T cytotoxiques, décrite notamment lors d’ehrlichiose chronique ou de leucémie lymphocytaire chronique (phénotype CD8+ CD4−).

Chez le chat, le lymphome des lymphocytes granulaires (LGL, large granular lymphocyte) peut s’accompagner d’une infiltration sanguine ; ces cellules ont alors un pleiomorphisme marqué (taille augmentée, granulations irrégulières et volumineuses).

Figure 10. À gauche : frottis sanguin, chien – nombreux lymphocytes granulaires : leucémie lymphocytaire chronique. À droite : frottis sanguin, chat – lymphocytes granulaires atypiques avec granulations magenta volumineuses : infiltration sanguine d’un lymphome LGL.

 

CELLULES NON CLASSIFIABLES

Il s’agit de cellules circulantes dont la lignée cellulaire d’origine ne peut être déterminée sur la seule base des caractéristiques morphologiques.

Leur présence peut être associée à des conditions non néoplasiques, telles que :

  • réaction lymphocytaire majeure,
  • hématopoïèse accélérée en réponse à une forte demande (ex. perte sanguine avec régénération importante, inflammation aiguë sévère).

Elles peuvent également traduire des processus néoplasiques, tels que :

  • leucémie aiguë,
  • infiltration sanguine de lymphome,
  • effraction (spillover) d’une tumeur solide non lymphoïde.

Lorsque ces cellules sont peu nombreuses, une surveillance hématologique peut être envisagée dans un premier temps.
En revanche, si leur nombre devient significatif, des examens complémentaires (immunophénotypage par cytométrie en flux sur sang périphérique, cytologie de moelle osseuse, recherche d’atteinte d’organe pour cytologie ciblée) peuvent aider à identifier leur origine.

Figure 11. Frottis sanguin. Exemples de cellules non classifiables.

 

ÉRYTHROCYTES NUCLÉÉS

La présence de précurseurs de la lignée érythroïde en circulation est appelée rubricytose ou normoblastémie. Ces termes ne précisent pas le stade de maturation, mais sont le plus souvent associés aux métarubricytes.
En conditions normales, on peut en observer rares (≈ 1 pour 100 cellules nuclées) chez le chien et le chat.

On distingue :

  • Normoblastémie appropriée :
    les érythrocytes nucléés sont présents avec une régénération concomitante (réticulocytose), en réponse à un événement hémolytique ou hémorragique aigu.
  • Normoblastémie inappropriée :
    présence d’érythrocytes nucléés en contexte d’anémie non régénérative ou sans anémie.
    Cela reflète une perte de contrôle du relargage de ces formes immatures par la moelle osseuse ou par d’autres sites hématopoïétiques (ex. rate), pouvant survenir en cas :

    • d’altération fonctionnelle du parenchyme splénique (ex. néoplasies, splénectomie),
    • d’atteinte médullaire (ex. rupture de la barrière hémato-médullaire lors de processus inflammatoires aigus graves, endotoxémie, coup de chaleur, néoplasies, chimiothérapie, anomalies congénitales).

Il faut également rappeler que la majorité des analyseurs hématologiques automatiques ne distinguent pas les érythrocytes nucléés des leucocytes. L’analyse du frottis sanguin est donc indispensable pour corriger la numération leucocytaire et interpréter correctement la formule.

Figure 12. Frottis sanguin, chat avec syndrome myélodysplasique (100x) : érythrocytes nucléés en l’absence de régénération.

 

MASTOCYTES

La présence de mastocytes dans le sang périphérique, appelée mastocytémie, est le plus souvent associée à des affections néoplasiques, comme les mastocytomes cutanés, sous-cutanés ou viscéraux.

Chez le chat, la mise en évidence de mastocytes circulants est toujours à rapporter à un mastocytome.

Chez le chien, en faible nombre, ils peuvent être associés à des causes non néoplasiques (inflammations aiguës telles que enterite, péritonite, pancréatite, ou réactions d’origine allergique).

Figure 13. Frottis sanguin, chat (100x) : mastocytémie.

 

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Stockham L, Scott MA. Chapter 3: Erythrocytes. In: Fundamentals of Veterinary Clinical Pathology. Third Edition. Blackwell Publ. Ames. 2024.

Giulia Mangiagalli, DMV., EBVS® European Specialist in Veterinary Clinical Pathology (Dipl. ECVCP) ; Spécialiste en Pathologie Clinique MYLAV

Walter Bertazzolo, DMV, EBVS® European Specialist in Veterinary Clinical Pathology (Dipl. ECVCP) ; Directeur Scientifique MYLAV

 

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